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Vendredi, 8 Août 2008
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Calote rédemptrice et psychopathes étoilés…
Philippe Randa
La Chronique
Voilà deux jours, j’attendais mon tour pour passer à la caisse d’un magasin. Derrière moi, un père tentait de calmer l’agitation, puis la colère, puis les cris stridents de son fils âgé d’une demi-douzaine d’années. Après avoir essayé en vain tous les arguments possibles et imaginables afin de le ramener à la raison, glissant peu à peu de l’explication rationnelle à la menace de sanctions futures, puis, finalement, à une intervention physique imminente – « Tu vas t’en prendre une ! » – à bout de patience et mal à l’aise pour la gêne qu’ils occasionnaient à leur entourage, le père passa à l’acte. Une retentissante calotte fit comprendre à son Terminator en culottes courtes la juste mesure des choses et la nécessité du calme dans la vie en société.
J’en fus soulagé, je l’admets. Mais je fus le seul, sembla-t-il. Les autres dans la file fusillèrent instantanément du regard le monstre qui venait ainsi d’afficher son animale brutalité. De petit emmerdeur patenté, son rejeton venait brusquement d’acquérir le statut de victime d’une violence aveugle, de sévices innommables, au même titre que ces autres enfants de parents sadiques, brûlés à la cigarette, la tête cognée contre les murs, bourrés de coups de poings, pieds, tête ou ceinturon, ébouillantés, estropiés, hématomisés, la peau, les ongles et les cheveux arrachés… et qui se retrouvent pour certains enfermés dans de sombres caves humides, voire dans la niche du chien pour les géniteurs les plus facétieux… De la calote appropriée à la torture organisée, n’est-ce pas, à l’évidence, du tout pareil au même ? Tous les psy-machins vous le confirmeront, c’est même le fond de commerce de leur si rémunératrice profession.
Le père de famille caloteur, désormais dévisagé comme un potentiel Alien de l’Humanité, baissa la tête et je vis le moment où il allait s’enfuir, abandonnant peut-être sa victime derrière lui afin de mieux échapper au lynchage qui le guettait.
Son désarroi subit me désarçonna et je volais à son secours : « Les bonnes vieilles méthodes ont fait leurs preuves ! », articulais-je placidement.
Que n’avais-je dit là ! Je devins alors plus coupable encore que lui, puisque j’approuvais l’inqualifiable. La prudence me conseillait de ne pas m’attarder.
Heureusement, j’arrivais devant la caissière, réglais rapidement mes achats et quittais le magasin avant qu’on ne lâche les chiens sur moi ou qu’on ne sonne la maréchaussée pour la lancer à mes trousses.
J’avais, le soir même, loué Dans la vallée d’Elah, film sur les conséquences de l’« Operation Iraqi Freedom » aux États-Unis d’Amérique : un officier à la retraite y entreprend de retrouver son fils, vétéran d’Irak signalé comme déserteur peu de temps après son retour au pays. Plus son enquête avance, plus il découvre que son fils autant que ses camarades reviennent du pays de Saddam passablement perturbés… enfin « raides dingues » serait plus juste !
Partis pour la plupart frais et joyeux sauver veuves et orphelins à Bagdad, ils sont de retour plus psychopathes les uns que les autres : camés, alcooliques, prêts au viol autant qu’au crime et à la torture, façon comme une autre de passer le temps…
« Dès son générique, (Dans la vallée d’Elah) s’affiche comme un film antiguerre, avec un trio d’acteurs qui compte parmi les plus politisés d’Hollywood : l’infatigable Susan Sarandon, connue pour ses prises de position virulentes contre la guerre en Irak, Tommy Lee Jones, ami d’Al Gore et fervent démocrate, la belle Charlize Theron, qui prend régulièrement la parole en faveur de diverses causes. »(1)
Soit, la charge politique est évidente, mais il est un fait que cette guerre d’Irak semble produire les mêmes conséquences psychologiques que celle du Vietnam sur ses acteurs… et je réalisais alors que j’avais lu nombre de récits militaires des Premières et Seconde Guerre mondiale, de celle d’Algérie, de la guerre civile d’Espagne et de quelques autres conflits d’importance et qu’il ne me semblait pas que ces conflits-là aient générés d’identiques conséquences psychologiques pour ceux qui l’avaient fait.
Je téléphonais alors à un ami médecin, historien à ses heures – ou le contraire, peut-être, on ne sait plus très bien – pour le questionner à ce sujet. Sa réponse fut explicite : « J’adorais mon père dont je garde le plus merveilleux des souvenirs, mais toute mon enfance, je savais en me levant le matin que je pouvais très probablement m’en prendre une avant la fin de la journée. C’était comme ça, certainement méritée et terriblement inévitable. Tous ceux de ma génération étaient logés à la même enseigne… Les Jeunes partis guerroyer au Vietnam à l’époque ou en Irak aujourd’hui sont de grands enfants attardés, élevés dans un cocon. Ils ne connaissent de l’existence que le confort, la sécurité et l’assistanat permanent ; ils sont immergés dès leur naissance dans le monde virtuel de la télévision, du cinéma, et désormais des jeux vidéos ; ils sont imprégnés d’utopies humanitaires et dégoulinent de bons sentiments… et ils sont brutalement confrontés à des populations qui ont la même mentalité que celles qu’Américains ou Européens avaient en 1900 ! Le choc est terrible et cela produit forcément des psychopathes en veux-tu, en voilà !… »
Je ne vais certes pas aggraver mon cas en adhérant à de tels propos si politiquement incorrects et en sous-entendant que le père caloteur que j’avais si imprudemment approuvé, a peut-être évité, à sa façon, un souci futur à la société.

Note
(1) Isabelle Regnier, Le Monde, novembre 2007.

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