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Vendredi, 15 Janvier 2010
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Voyeurs du monde entier
Philippe Randa
La Chronique
Nul ne peut nier le drame dû à un séisme, qui s’est déroulé à Haïti voici quarante-huit heures: des dizaines de milliers de victimes, plus encore de blessés, quelque 3 millions de sinistrés, sans parler des dégâts financiers encore incalculables.
Nul ne peut non plus l’ignorer puisque c’est non seulement la une de l’actualité depuis 48 heures, mais également les trois-quarts des temps d’information sur toutes les chaînes de télévision et de radio.
La nouvelle du séisme dévastateur connue, ses premiers bilans donnés, les premières images diffusées, on peut tout de même se demander l’utilité d’une telle monopolisation de l’information sur un seul et un tel sujet.
En écoutant les commentaires donnés et en regardant les images diffusées hier soir au Journal télévisé – qu’importe la chaîne, ce sont les mêmes images, les mêmes commentaires, les mêmes questions oiseuses posées aux survivants qui donnent alors, forcément, les mêmes réponses attendues sur leurs misères et leurs détresses – je m’interrogeais sur mes sentiments personnels face à un tel événement, tout autant que sur les motivations des millions de femmes et d’hommes qui, comme moi, étaient ainsi soumis à une telle information.
Au risque de choquer, je dois bien admettre que j’étais et suis toujours ce matin, indifférent au malheur qui frappe les Haïtiens. Non que j’ai la moindre animosité à leurs égards, non que je les considère comme des humains de moindre catégorie ne méritant aucune pitié, non que je sois particulièrement insensible à la détresse humaine en générale et à la leur en particulier.
Mais l’enfer que connaissent actuellement les Haïtiens, bien d’autres peuples l’ont connu avant eux… Une rapide recherche sur Internet en fourni la macabre liste dont je me contente de rappeler ceux de cette première décennie du XXIe siècle (liste sans doute non-exhaustive)… Janvier 2001, en Inde (Gujarat, ouest) : 25 000 morts ; décembre 2003, en Iran (sud-est) : 31 000 morts ; décembre 2004, Sumatra (Indonésie) : plus de 220 000 morts dans une dizaine de pays d’Asie du Sud-Est ; octobre 2005, au moins 75 000 morts dans la région himalayenne du Cachemire, au Pakistan et en Inde ; mai 2008 : en Chine, essentiellement dans la province du Sichuan (sud-ouest), près de 87 000 morts et disparus…
Si vous vous rappelez bien, c’étaient déjà les mêmes commentaires, les mêmes reportages, les mêmes radio-trottoirs… et surtout la même monopolisation de l’information sur ces drames.
Je défie donc tout Européen qui n’a pas un lien personnel avec un pays sinistré de ne pas être comme moi indifférent à un tel drame ou d’avoir alors une attirance malsaine pour les amoncellements de cadavres et la détresse humaine. Ce qui est alors, ni plus, ni moins, que du voyeurisme.
Et c’est bien le deuxième sentiment ressenti devant « l’actualité » du Journal télévisé : où est la dignité à filmer ainsi la détresse d’un peuple frappé par le malheur et à répandre celle-ci, avec une diffusion en boucle, sur les écrans du Monde entier…
On s’indigne de certaines photos ou films diffusés contre la volonté des intéressé(e)s via les téléphones portables ou internet, que ce soit les « streap-tease des copines », les tabassages entre collégiens en mal d’émotions fortes ou encore d’autres « spectacles » au goût des plus douteux…
Quelle différence, finalement, avec le business des medias qui n’appréhendent pour la grande majorité d’entre eux la tragédie haïtienne que sous le seul angle de l’audimat émotionnel ?
Et ce, évidemment, pour la plus grande joie et avec toute la complicité des dirigeants politiques : plus on monopolise ainsi l’information avec les catastrophes humanitaires, moins il reste de temps pour informer sur ce qui pourrait les gêner…

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