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Batman et les démons de la mondialisation
| Nicolas Bonnal | La Tribune libre
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L’énorme succès du film Batman, le chevalier noir, intervient au moment d´une grave crise aux États-Unis et dans le monde. En 1990 ausi, le héros ténébreux de Tim Burton avait crevé l’écran. C’était à l’époque du premier Bush, qui avait aussi précipité son pays dans une guerre et une crise financière et morale. Batman, le héros de la gande dépression dessiné par Bob Kane, reprenait des couleurs comme son Joker. Il est amusant de penser que le bateleur fou ne cesse dans le film d’invoquer le chaos, le chaos créateur, comme le néocon Ledeen ou la célèbre société secrète des Skulls and Bones. Gagons que les prochaines guerres de l’homme à la joue qui tombe, McCain, contre l’Iran et la Russie rendront ce chaos encore plus jovial et créateur. Mais revenons au film des frères Nolan, véritables Castor et Pollux de ces années 2000, entre le prodigieux et horrible Memento et le Magicien, hommage flamboyant au satanisme victorien. Le terrorisme ludique du Joker s’oppose à la mélancolique activité judiciaire de Batman. Tout le film repose sur des doubles ou des divisions : Joker contre Batman, Batman contre le procureur Dent en chevalier blanc. L’opposition Blanc/noir joue aussi un rôle dans les conflits raciaux curieusement évoqués et dans le fait que les bandits, du fait du chevalier à la lune, qui a peur des chiens gardiens des enfers, ne peuvent sortir de nuit. Le procureur Dent défiguré devient un homme double, et il ne cesse de jouer à pile ou face le destin de ses victimes futures. Deux hommes aiment la même femme, Maggie Gyllenhaal, qui préfère l’homme sans masque. Joker, qui ne porte pas de masque, mais est un masque (une Persona, suivant le mot latin), effectue autour d’elle une danse de séduction inquiétante : il faut se rappeler qu’Heath Ledger a fait l’amour au frère de cette actrice dans le très oscarisé Brokeback Mountain il y a deux ans. Dans une interview diffusé sur Youtube, Heath Ledger, qui avait fait une entrée sanglante dans le Patriot de Mel Gibson, évoque ce rôle épuisant de Joker, qui lui absorbe son énergie et sa résistance (stamina). La dualité reflète d’une manière très yin et yang (nous nous retrouvons en Chine, ou dans la Chine britannique, à Hong-Kong) le combat entre le Bien et le Mal. Dans le cadre de la globalisation, il faut un autre méchant. Pour une fois ce n’est pas un Russe ou un Français, c’est un Chinois qui est chargé de blanchir les capitaux de la pègre américaine. Batman vient l’enlever à Hong-Kong même pour le livrer à la police de Gotham. Pékin n’effraie pas encore trop les Anglo-saxons, éternels maîtres du monde, incarnés par le milliardaire, saturnien, philanthrope et dédoublé Bruce Wayne. Le combat est eschatologique, puisque Joker veut mettre fin à tout ordre. Il semble indestructible, omniprésent et déplaisant (son visage est un masque de clown fondu). On finit par l’attraper et il pend comme le pendu des tarots le long d’une tour, pendant que deux ferries attendaient le sort du Titanic (le clin d’œil est important). On le sait, l’acteur Ledger est mort à la fin du tournage. Il n’est pas la seule victime collatérale de ce film fou et dérangeant. Lucius Fox, alias Morgan Freeman, a été victime d’un accident de voiture et dû divorcer dans sa chambre d’hôpital. Quant à Chrisian Bale, spécialiste des rôles de psychopathes (American Psycho ou Shaft, films dans lesquels il joue des rôles de milliardaire assassin), il a été arrêté au moment de la sortie du film pour violence verbale contre... sa mère et sa sœur. J’avais évoqué dans mon livre La Damnation des stars (Filippachi, 1997) ces vies d’acteurs qui tournaient mal après des rôles trop sensibles). On ne fait pas l’humour noir sans payer le prix. Du reste, Batman devient à la fin le bouc émissaire de la cité gothique, puisqu’il est chargé des crimes de Dent. On croirait lire un scénario de René Girard... Le film est esthétiquement déplaisant et c’est, bien sûr, voulu. On n’a pas les décors artdéco et charmants de Burton. Une note hurlante de musique, qui évoque le Lontano de Ligeti (il y a deux musiciens comme il ya deux scénaristes), des masques hideux et provocants, des immeubles immondes qui évoquent le « bonheur glacé des multinationales », une humanité inexistante comme dans le film Wall-E, qui incarne magiquement, avec Batman, l’entropie croissante de la mondialisation actuelle. Si l’on devait retenir une image de cet album satanique, on citerait ces montagnes de dollars brûlés à l’essence par Joker, et qui résume magnifiquement nos années 2000 : que vais-je jouer, mon bon Joker, l’or noir ou le billet vert ?
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