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Jeudi, 30 Octobre 2008
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Roms en errance
Documentaire de Bernard Kleindienst
La Tribune libre
On connaît le refrain : des caravanes, des gens du voyage, des vols de poules. Dans la nouvelle littérature de la gueuserie d’aujourd’hui, les Tsiganes sont décrits comme inspirateurs de tous les maux et figurent en bonne place dans la cour des Miracles revisitée, née de l'image dominante de la banlieue parisienne, et livrée par nombre de média. Pourtant, suggère le réalisateur Bernard Kleindienst, c’est bien à la Cour, celle d’Henri IV comme plus tard celle de Louis XIV, qu’a dansé la « Belle Egyptienne » ! Ainsi en France, pays des droits du Rrom, les Tsiganes représenteraient un peuple à la fois pourchassé et toléré comme une sorte de calamité naturelle récurrente et familière.

« Zigeuner » en terres de France : la route du Rom
Décrivant, en 1867, en Normandie, une halte de Bohémiens, Gustave Flaubert écrit : « L’admirable c’est qu’ils excitaient la haine des bourgeois bien qu’inoffensifs comme des moutons. Je me suis fait très mal voir de la foule en leur donnant quelques sous, et j’ai entendu de jolis mots à la Prudhomme… Moi qui suis toujours pour les minorités, cette haine m’exaspère. »
Homme d’œuvres (cinématographiques), sans être dame de charité, Bernard Kleindienst s’est lui aussi mis à parcourir en tout sens la région parisienne et ses espaces de nouvelle pauvreté urbaine. Il montre comment tout un courant de philanthropie sociale, inquiet de l’indifférence des élus locaux, agit en vue de solutions alternatives à l’accueil précaire de populations venues principalement des pays de l’Est et quelles relations ont ces populations, sans papiers, avec la société qui les entoure sans toutefois les englober. Par un phénomène d’association entre l’exclusion sociale et l’exclusion ethnique, les Tsiganes sont incorporés à la question sociale et aux débats sur la criminalité virtuelle des « classes laborieuses, classes dangereuses ». Comme autrefois son illustre prédécesseur décrivant une troupe semblable, le réalisateur explique comment le thème imaginaire du délinquant tsigane, abondamment repris dans la presse, s’inscrit dans l’ensemble de terreurs populaires ; le plaisir frondeur du côtoiement de l’exotisme lui permet aussi de stigmatiser la ladrerie des « bourgeois » horrifiés par le spectacle de campements dits « sauvages ». Comprenant qu’il ne les traitait pas en ménagerie curieuse, les Tsiganes ont consenti avec une bonhomie parfois railleuse, à se livrer à son objectif. Un pari fort réussi qui nous est aujourd'hui livré en dvd.
En Europe centrale et orientale, de nos jours, les dirigeants sont aux prises avec des enjeux nationaux qui relèvent de la haute stratégie politique mais qui modifient la condition d’une population pourtant bien minoritaire de Tsiganes autochtones. Sur un plan symbolique, la renaissance de l’idée nationale en Europe balkanique s’effectue sous la double bannière de la défense de la foi et de la dénonciation du joug orthodoxe. Situés de part et d’autre d’une ligne de partage mental que ne recoupent pas des frontières fixes, les Tsiganes sont dénoncés comme vecteurs d’instabilité par les Albanais et comme agents d’insécurité par les Kosovars. Sur un plan administratif, les dirigeants de Bucarest, adeptes d’un nouveau « despotisme éclairé », ont engagé une politique de réformation de la justice et de l’économie. Convaincus des vertus sociales de la réglementation, ils se sont intéressés au sort de leurs Tsiganes en déclarant vouloir tout à la fois garantir la sûreté de leur peuple et le bonheur des Tsiganes. Ils ont engagé une politique de sédentarisation brutale, imposant la fixation au sol en jugeant qu’elle serait un moyen d’émancipation sociale et de dilution culturelle du « peuple vagabond » des Zigeuner. En Roumanie encore, on a été jusqu’à séparer les enfants des familles pour les envoyer dans des orphelinats et on a interdit la circulation d’une circonscription administrative à une autre.
Si cette politique d’assimilation n’a pas provoqué de coupure anthropologique totale en entraînant une sédentarisation massive, ce fut en raison de l’anarchie qui caractérisa localement l’application des directives et de la résistance passive des Tsiganes qui préférèrent, au mépris de ces règlements, rejoindre une vie itinérante, misérables mais libres de leurs mouvements.
Roms en errance de Bernard Kleindienst montre que la circulation des Tsiganes ne s’explique pas toujours par des règles de nomadisme tribal mais aussi qu’elle est parfois imposée par les contraintes externes de statuts administratifs et économiques.
D’autres enjeux nationaux s’organisent aujourd’hui en Europe, autour du thème de l’affrontement culturel entre Orient et Occident dans des sociétés pourtant semi-occidentalisées. En France, ce climat obsessionnel propagé par les élites administratives et l’opinion publique, et associé aux terreurs populaires séculaires, donne régulièrement lieu à une de ces fausses et terribles accusations révélatrices de l’inconscient collectif. Sur le versant populiste de la légende noire des Tsiganes, le trait est plus forcé encore : la crainte d’une sur-délinquance tsigane marque jusqu’à nos jours l’imaginaire européen, comme en témoignent régulièrement certains reportages qui les présentent comme trublions de l’ordre social. Dès lors, l’itinérance apparaît comme suspecte. La poussée de ce nouveau primitivisme dans les années qui ont suivi la chute du Mur de Berlin, dans l’actualité et dans la presse françaises, illustré par le genre renouvelé du campement « sauvage » de nomades en périphérie de grandes agglomérations, a renforcé le mythe des « Bohémiens voleurs de poules » et de la diffuse « nation tsigane ».
Selon le réalisateur de Roms en errance, les périodes d’instabilité sociale sont propices aux songes noirs et aux terreurs réelles. Il explique comment, aux yeux de certains élus locaux, l’effroi et la suspicion l’emportent largement sur le franc succès de la curiosité immédiate et comment il y a là toute la distance de la faveur d’élites intellectuelles à l’hostilité des milieux urbains aux temps de banlieues qu'on dit en flammes. Il montre aussi comment l’écart se creuse rapidement entre le témoignage direct et le récit érudit constamment enrichi de variantes sociologiques. Il filme la constitution d’images mentales contradictoires. L’opinion urbaine très sensibilisée aux questions d’ordre public associe désormais les Roms à la cohorte migrante du vagabondage que les malheurs de notre époque alimentent en miséreux de toutes sortes. Mais cette même opinion manifeste aussi à leur égard un mélange de tolérance circonspecte et de crainte respectueuse devant le spectacle si contrasté pour l’esthétique du temps qu’offre leur campement lui-même. A ce titre, le documentaire présente un sous-préfet engager les Tsiganes installés près de la forêt de Rambouillet à déguerpir au plus vite et aller se faire pendre ailleurs. Cet imaginaire-là, nous dit Bernard Kleindienst, s’est ancré dans une réalité lointaine et durable qui explique tout à la fois l’enracinement des Tsiganes en Europe et leur importance particulière en Europe centrale et balkanique.
Ces familles roms voyagent, emportant leurs ustensiles de ménage, et suivies d’animaux domestiques qu’elles élèvent dans leurs courses ; elles campent, couchent et vivent au gré de séjours toujours plus surveillés dans un monde qui les entoure toujours plus normatif. Entre nouveaux despotismes locaux et obscurantismes juridiques, après un jugement hâtif, les Tsiganes sont sommés de s’expliquer. Et de partir plus loin : citoyens en caravanes, citoyens à part plutôt que citoyens à part entière.
Si l’on sait bien que la vraie famine a de tous temps obligé à des extrémités, la mémoire occidentale des époques de disette est fondée sur l’occultation des faits. Aujourd’hui, les autorités des villes manifestent devant les Roms plus de gêne que de combativité ; mais, soucieux de parer aux désordres éventuels, ils ont constitué des pratiques coutumières au seul bénéfice de leurs administrés. Comme autrefois la « passade » dans le royaume de France, pendant les périodes troubles qui vont des guerres de Religion jusqu’aux années 1660, les élus d’aujourd’hui négocient un contrat de passage : un hébergement temporaire sur un terrain non aménagé afin d’éviter un cantonnement prolongé et des frais pour les déloger.
Aujourd’hui, plus de huit millions de Tsiganes et gens du voyage vivent en Europe. Atomisés en une multitude de groupes aux langues vernaculaires et aux styles de vie très variés, incapables de se faire entendre et de défendre leurs droits, ils sont pour la plupart marginalisés dans des sociétés nationales qui les craignent et les méprisent. On assiste cependant en Macédoine (environ 165 000 Tsiganes) et en Serbie (environ 600 000) à l’apparition d’une véritable intelligentsia rom. La première mission qu’elle se donne : redonner une dignité aux siens afin de faire sauter les barrières sociales.

Roms en errance, documentaire de Bernard Kleindienst (68’, France, 2005), avec la participation du Fonds d’action et de soutien pour l’intégration et la lutte contre les discriminations (F.A.S.I.L.D.) et du Centre national de la cinématographie, est disponible en dvd (2008). Pour toute information : films.interstice@yahoo.fr.

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