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Jeudi, 2 Octobre 2008
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Paul Newman, une légende à revoir
Nicolas Bonnal
La Tribune libre
Autant nous avions dû batailler ferme pour faire valoir les mérites de Charlton Heston lors de sa mort, autant nous devrons quand même intervenir pour relativiser l’unanimisme euphorique qui a accompagné la mort de Paul Newman. L’homme étant d’ailleurs, selon toutes les apparences, un parfait honnête homme de la gauche américaine des années 60 et 70, entre ses salades, ses courses automobiles et son absence de divorce (!), nous nous contenterons d’évoquer le cas qui nous intéresse. Celui du cinéma. Car c’est bien dans ce domaine que le bât blesse : Newman incarne par excellence le déclin du cinéma américain, devenu évident à la fin des années 50 lorsque l’acteur du Gaucher et d’Exodus devint l’étalon maître de ce qui avait été jusque-là une véritable usine à rêves. Le héros devint une entité cool et rebelle, un produit pour tous dans le cadre d’une société alors en pleine décomposition (Vietnam,
désindustrialisation, drogue, révolution sexuelle, etc.)
L’un des seuls critiques courageux de notre époque, Louis Skorecki, avait remis en cause le bilan de l’acteur. Il préférait celui du réalisateur (j’y reviendrai…). Jusque dans les années 50, Hollywood est dominé par les grands beaux gars, les John Wayne, Errol Flynn,James Stewart, Gary Cooper, athlètes guerriers qui souvent n’ont pas pris un cours de théâtre.
À partir des années 50, on change de monde. Les acteurs se font petits (autour d’1m70), rebelles et torturés. C’est la génération de l’Actor’s studio de Lee Strasberg et la fin d’une mythologie moderne, à laquelle succède une mythologie post-moderne fondée sur le ressentiment, la mauvaise conscience, la rébellion, le jeunisme : le fatigant Marlon Brando, le très rebelle James Dean accompagnent Newman sur cette pente glissante. Newman a joué d’ailleurs dans le plus mauvais film de Hitchcock, Le rideau déchiré. Et il a gâché par son interprétation l’excellent Juge et hors-la-loi écrit par le grand Milius et réalisé par l’inégal Houston. La scène la plus belle du film est celle où Ava Gardner lit la lettre du juge qui lui explique les raisons amoureuses et platoniques de son étrange geste chevaleresque : et Newman en est absent. A l’inverse, il a été de tous les westerns (comme Hombre ou Le Gaucher) qui ont liquidé ce grand genre traditionnel, comme de tous les sujets, y compris anticatholiques, qui ont célébré la subversion à cette époque.
Avec son humour, son indifférence et son souci d’être décalé, Newman incarne à merveille l’esprit décadent. Les deux films les plus connus, tous deux réalisés par George Roy Hill, sont bien sûr Butch Cassidy et le Kid et L’Arnaque. L’Arnaque est un simple scénario à « twisters », qui annonce les rodomontades actuelles de la crise financière ; quant à Butch Cassidy et le Kid, il s’agit d’une pochade festive sur deux aventuriers qui, affaiblis au pays des gringos, vont voler et massacrer des latinos à la fin du XIXe siècle. Quelques années après La Horde sauvage, autre opus raciste, ce genre de produit cool et désabusé annonce bien la société nihiliste décrite par Gille Lipovetsky au début des années 80.
Le pire des films de Newman est sans doute Harper, qui dépeint une Amérique au bord du gouffre (déjà…) au milieu des années 60. Un détective dilettante et libertin est mêlé à toutes les affres de la bourgeoisie locale, et même à la naissance de sectes sataniques. Les scènes de disputes avec sa femme sont éprouvantes : le cinéma ne veut plus plaire, il veut déplaire. Il rejoint l’art moderne et l’allitérrature contemporaine, comme disait Claude Mauriac, qui l’avaient devancé de quelques longueurs. Je repense aussi au film d’espionnage torturé The MacIntosh man avec l’alors célèbre Dominique Sanda.
La fin de carrière de Newman est moins déplaisante, mais aussi plus insignifiante : cette figure de légende un peu oubliée d’ailleurs ne faisait plus d’ombre au système et venait pointer dans des œuvres sans personnalité. Son cinéma même avait été oublié et il s’était tourné vers d’autres centres d’intérêt comme la cuisine ou la médecine : Debord évoque brillamment cette « division parodique du travail » qui est la marque des ces temps paresseux. Son meilleur film restera De l’influence des rayons gamma sur le comportement des marguerites, qui décrit les expériences scientifiques d’une petite fille (la propre fille de Newman) en marge d’une interminable crise familiale et de sa mère hystérique. C’est là malgré tout que l’on se rend compte comme ce cinéma de la rupture, de la rébellion, de la subversion vieillit vite et mal, comme une mauvaise voiture.

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