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Vendredi, 2 Mai 2008
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OVERDOSE : QUI NOUS DÉLIVRERA DE MAI 68 ?
Jean-Louis Omer
La Tribune libre
UN TÉMOIN RACONTE

J’espérais pouvoir y échapper, ne pas avoir à intervenir : rien à faire. Mai 1968 me rattrape toujours, me colle à la peau, sans que je puisse m’en dépêtrer. Toutes les décennies en « 8 », c’est la même chose. On y a droit. D’office. C’est devenu inévitable, rituel : on nous phagocyte les neurones avec ces événements de Mai 68, une des plus pitoyables périodes de toute l’histoire très longue de notre pauvre France. Notez que je ne me plains pas dans mon malheur : j’échappe à Libération-sic, l’ex-pensum révolutionnaire, devenu, par l’éminente sollicitude d’un milliardaire du clan Rothschild, le journal bon chic, bon genre, des bigots attardés de Mai 68 et des bobos friqués ; j’ai échappé au Monde, la feuille qui, par l’éminente sollicitude d’un autre milliardaire, Lagardère, croit toujours qu’être intellectuel c’est être de gauche ; j’ai aussi échappé au Nouvel-Obs, qui fut jadis le porte-voix officiel du grand Sartreux et des gourous pensants de l’époque…

Ne croyez rien de ce qu’on vous en dit, jeune gens ; on vous raconte des calembredaines ; on essaie de vous faire croire qu’il s’est passé quelque chose d’important qui a révolutionné la société. Il n’en a rien été. Les bidonneurs professionnels s’en donnent à cœur joie, mais tout est faux.

Ce jour-là, un peu avant 6 heures, l’animateur matinal d’Europe 1, la voix claire et joyeuse, donne la parole à un auditeur, à propos de Mai 68. L’auditeur en question reproche qu’on n’entende que le nommé Cohn-Bendit, qu’on ne voie que lui à la télévision, et le traite de « salopard ». Il fait allusion à l’aveu du célèbre soixante-huitard qui s’était vanté, naguère, d’avoir eu des relations pédophiles. Tout à coup l’animateur monte sur ses grands chevaux, puis lance à l’auditeur : « C’est une insulte, Patrice, je ne peux pas vous laisser dire ça… Je vous retire la parole, Patrice ». Le frais et dispos réveille-matin, tout en sourire, montrait son vrai visage, et rappelait ce pourquoi il était payé… Le gentil gugusse qui met de l’ambiance dès potron-minet venait de faire place au procureur hargneux, pourfendeur de la mal-pensance.

Pourtant, dire que M. Cohn-Bendit est un salopard n’est pas une insulte en soi, mais la reconnaissance d’une qualité intrinsèque. Cela fait quarante ans que le leader charismatique de Mai 68, l’icône de la gauche branchouille, trimballe sont inutilité sociale, sa vacuité intellectuelle, sa profonde inanité psychologique, de France en Allemagne, d’Allemagne en France, la ramenant à tout instant sur tous sujets de société, comme si les oracles de ce parasite institutionnel étaient indispensables pour guider le bon peuple de France. La vraie question serait plutôt : comment éviter ce furoncle de la société dont on ne sait plus comment se débarrasser ?…

Incidemment, je note que, dans le même temps, quantité de gens d’une valeur incontestable et éprouvée, qui culminent à des sommets que Cohn-Bendit et sa clique de Pieds-Nickelés soixante-huitards n’ont jamais atteints, sont réduits au silence, voire interdits d’expression, parce qu’ils ne sont pas politiquement corrects. Le comique, lui, à droit à tous les égards : son indigence mentale ne nuit à personne, surtout pas au système.

Le Patrice en question demandait qu’on évoque d’autres soixante-huitards que l’inévitable rouquemoute, et avançait le nom de Geismar. Le problème, c’est qu’il n’y en a pas un pour relever l’autre ; et si l’on a moins entendu le nommé Geismar, c’est tout simplement parce que l’ancien gauchiste de la Gauche Prolétarienne (maoïste), qui passait pour l’un des plus déterminés à abattre la société française, est un de ceux aussi, comme tout bon révolutionnaire, qui ont le plus profité du système ; à l’heure de la retraite, si l’on veut bien réfléchir au niveau des confortables émoluments que lui octroie l’Administration française, ce haut fonctionnaire parmi les plus gradés de l’Éducation nationale, qui est passé par la case prison, doit être aussi de ceux qui font le plus d’envieux parmi les anciens soixante-huitards.

Quand je dis qu’il n’y en a pas un pour relever l’autre, je pense évidemment à tous ces gauchistes qui cultivaient une haine qu’on à peine à imaginer contre tout ce qui était institution, et surtout contre tout ce qui était la France ; des institutions et une France dont aujourd’hui ils jouissent (sans entraves !), et dont ils se gobergent jusqu’à l’écœurement…

J’ai beau vouloir ignorer, ne pas entendre, couper la radio, décidément, je n’arrive pas à passer au travers… Durant ces jours de mars, Europe1 nous en met plein les oreilles… Il est impossible de ne pas savoir que cette station a été la radio de Mai 68. Mais elle n’était pas la seule. Avec RTL, les deux « périphs » se faisaient une concurrence féroce pour relater les événements ; au-delà de l’information, cela allait ouvertement jusqu’à la complaisance politique, voire la complicité : elles servaient de caisse de résonance en temps réel aux étudiants qui se déplaçaient le transistor à l’oreille. On sait aujourd’hui que les journalistes sont à 90 % de gauche ; ils n’ont pas besoin de faire beaucoup d’efforts pour s’identifier à cette triste mascarade ; ils doivent se sentir à l’aise pour en évoquer les pieux anniversaires ainsi que les nostalgies d’antan (1).

J’ai parlé, pour le peu que j’en ai entendu, d’un flot d’âneries. La guerre du Vietnam (USA) ou la guerre d’Algérie n’ont rien à voir avec les événements de Mai 68 en France ; pas davantage le processus de décolonisation ou le racisme. De même, l’incontournable Romain Goupil, l’inoxydable soixante-huitard de service, cinéaste de son état, dont je mets au défi quiconque de se remémorer un titre de ses films, toujours droit dans ses bottes et plus que jamais figé dans sa pose d’ancien combattant du Quartier Latin (lequel connaissait déjà des « Mai 68 » sous Saint-Louis !), quand il nous rappelle que le fascisme était partout : l’Espagne de Franco, le Portugal de Salazar, les colonels de la Grèce, les militaires d’Amérique de Sud ; il oublie de nous dire que plus de la moitié du Globe était sous la botte communiste. De même l’individu qui se permet de rappeler que, grâce aux accords de Grenelle, les ouvriers ont eu 35 % d’augmentation, et d’ajouter qu’on devrait refaire la révolution pour augmenter les salaires ; il oublie, lui aussi, de préciser que les 35 % ont été aussitôt effacés par l’inflation…

Mai 68, je l’ai vécu de bout en bout. À l’époque, jeune technicien du bâtiment, il se trouva que par mon activité je n’ai jamais manqué d’essence ; le soir venu, après le travail, j’allais sur le théâtre des opérations, passant parfois devant des files interminables d’automobilistes attendant, l’air désabusé, de récolter quelques gouttes d’essence. L’idée qui m’en est restée ? Une ribouldingue de jeunes nantis bien nourris et mal torchés ; le festival d’une jeunesse dorée impatiente de vivre les bons côtés de la vie, mais sans les risques, sans prendre la moindre responsabilité, sans rendre des comptes ; une jeunesse fondamentalement matérialiste qui prétendait faire sauter les tabous de la société, abolir les hiérarchies, remettre en cause l’autorité… et tuer le père (cela va de soi !), mais qui, en réalité, rêvait, sans oser se l’avouer, de profiter des avantages de cette société honnie qu’elle voulait renverser. J’ai surtout eu le sentiment qu’on retrouverait cette jeunesse trente ans plus tard dans les allées du pouvoir, à la recherche des sinécures et autres fromages de la République. Les faits ont montré que la réalité allait bien au-delà de ce que j’imaginais. La révolution mène à tout, à condition de marcher sur les autres et de les éjecter pour prendre leur place.

La France a eu à subir, en moins de cinquante ans, la Libération qui a vu l’infiltration des marxistes et des communistes à tous les niveaux de l’État, puis Mai 68, puis l’arrivée des socialo-communistes avec Mitterrand, en 1981. Trois ébranlements dont elle ne se remettra peut-être jamais. Ces trois phases de notre histoire, c’est la révolte des médiocres extraits des recoins obscurs et moisis de la société, leurs lieux de vie ordinaire, pour s’emparer des leviers de commande de l’État, exactement comme sous la Révolution française. Il serait trop long de rappeler, ici, tout ce que notre pays a souffert de l’incompétence et de l’irresponsabilité morale de ces gens, mais surtout de la haine incroyable qu’ils ont nourrie contre notre pays, tout en vivant grassement de lui. Quarante ans plus tard, ils sont toujours présents, plus nuisibles que jamais, eux-mêmes comme leurs descendants. Mai 68 restera comme une agression visant à flétrir la civilisation française, comme un rabaissement intellectuel et moral de notre société, comme une atteinte à l’intelligence humaine.

*
* *

Je ne pouvais conclure cette réflexion rapide sans apporter un témoignage personnel. Je pourrais d’ailleurs les multiplier, ayant, comme précisé plus haut, suivi les événements, particulièrement les affrontements du Boulevard Saint-germain, ainsi que les discussions alentours qui se déroulaient un mouchoir sur le nez et les yeux rougis par les lacrymogènes. Rassurez-vous, il n’y a aucune chance pour que je rédige les mémoires d’un témoin ordinaire ; au contraire, plus le temps passe, plus la commémoration de ce barouf étudiant m’horripile… Je n’en peux plus de tant de tartuferie condescendante, d’exhibitionnisme d’histrions !…

Nous sommes donc un jour de Mai 1968. Les étudiants parisiens sont dans la rue. Je travaille non loin de la place Cambronne ; je loge également non loin du siège de l’entreprise, rue du Laos, à deux pas du Champ de Mars. Ce jour là, Cohn-Bendit, dit Dany le Rouge, le meneur en chef de la chienlit estudiantine, convoque dans la soirée les étudiants à un grand rassemblement populaire sur le Champ de Mars. L’information est aussitôt relayée par les radios, toutes complices. À l’heure dite, une foule immense envahit la célèbre esplanade sur laquelle est édifiée la Tour Eiffel. On a parlé à l’époque de cent mille personnes ; c’est bien possible : le Champ de Mars est noir de monde. Des jeunes, beaucoup de jeunes. Venu en voisin, j’arrive tranquillement à pieds. Il fait bon, l’air est doux. Des couples, éparpillés çà et là, se vautrent sur les pelouses, roucoulent, se bécotent ; d’autres, à moto, font rugir les engins ; ils chevauchent les premières grosses motos japonaises qui vont envahir l’Europe ; en attendant, sous les applaudissements, ils font ronfler les « cubes », jouent de la poignée, prenant un malin plaisir à labourer les parterres fleuris du jardin. Rien n’y résistera. Il faut le savoir, piétiner les pelouses publiques ou les massifs de fleurs est une manifestation tendant à exprimer publiquement sa haine de l’ordre établi ; plus que jamais, le mot d’ordre est : « Interdit d’interdire ». Donc, les espaces publics parisiens vont subir en premier les outrages de cette fureur dévastatrice qui agite la multitude de ces courageux rebelles malades d’eux-mêmes et de leur milieu social.

Je déambule tranquillement dans l’une des contre-allées du Champ, croisant des gens au regard parfois effaré, venus comme moi en spectateurs curieux. Soudain, un gnome sorti de je ne sais où, mi-rigolo, mi-tragique, me tombe dessus. Petit, boulot, la cinquantaine marquée, un béret cassé en accent circonflexe sur un crâne rond, un veston étriqué qui a dû connaître la guerre, une salopette d’un bleu douteux tombant en pliage accordéon sur des jambes torses. L’homme, visiblement désemparé, m’interpelle en me montrant la foule :
— Vous qui êtes jeune, vous pouvez me dire ce qu’ils veulent tous ces étudiants ? Pourquoi, ils font ça ? Qu’est-ce qu’ils font là ?… Qu’est-ce qu’ils attendent ? Qu’est-ce qu’ils veulent ?…
Éberlué, je le regarde coi, et ne trouve qu’à lui répondre, bêtement :
— Je n’en sais rien… Je suis jeune, mais je n’en sais pas plus que vous… Je voudrais bien comprendre, moi aussi… Je suis désolé…
On se regarde fixement. Il a l’air abattu, comme si tout un monde auquel il croyait venait de s’écrouler autour de lui. Je devine des larmes au coin des yeux. Je suis moi-même troublé par mon incapacité à comprendre, à le rassurer. Puis, brusquement, il passe son chemin.

Pendant ce temps, ledit Cohn-Bendit, juché sur un estrade de fortune au milieu du Champ, s’adresse à la foule. Croyant faire vibrer la fibre prolétaire des étudiants… qui se fichent du prolétariat comme de leur première sucette à la menthe — ils sont surtout venus pour passer du bon temps et flanquer la pétaudière —, il passe la parole à un jeune ouvrier ; le jeune ouvrier en question se révèle incapable d’articuler un mot cohérent et se prend les pieds dans son discours prolétarien. Dans la foule, c’est la grosse rigolade ; garçons et filles sont pliés ; les sifflets se font entendre ; les huées et les lazzis finissent par couvrir la voix de l’orateur improvisé des classes laborieuses. Pris d’un coup de sang, Cohn-Bendit s’empare du porte-voix et se met à injurier la foule. Tout ce que j’ai retenu du discours du génie de la révolution se résume à cette virile sortie : « Vous n’êtes que des bourgeois de merde ! Si vous ne voulez pas faire la révolution, si vous êtes venus pour foutre le bordel, vous n’avez qu’à rentrer chez vous ! ». Il n’y avait pas, ce jour-là, un jeune censeur d’Europe1 pour retirer la parole au tribun. Je venais de vivre un des sommets de Mai 68, un grand moment de civilisation qui marquera à jamais la mémoire de l’humanité.

Quarante ans ont passé. Si je rencontrais le brave homme ci-dessus, je saurais à peu près quoi lui répondre, aujourd’hui ; pas besoin de se faire des nœuds au cerveau, ni d’entrer dans des discussions à n’en plus finir pour comprendre ce qui est simple à comprendre.

Ces jeunes gens aspiraient à une société débarrassée de toutes contraintes morales et sociales, une société sans tabous, une société où l’on se la coule douce, où l’on vit bien, où l’on ne prend aucun risque, où l’on n’engage sa responsabilité que pour les avantages et les bons côtés de la vie. Hédonisme garanti idéologiquement pur… par l’État nourricier ! Mieux que l’Utopie ! Le mauvais côté de la vie, la mouise, la galère, le besogne, la basse besogne, c’est pour les autres, pour ceux qui font bouillir la marmite France ; pour les Français qui risquent leur salaire quotidiennement, comme toi, brave homme ; pour ceux qui contribuent, sans aucune certitude du lendemain, à créer de la valeur ajoutée pour entretenir les feignasses de luxe, les bras cassés et les flopées d’inutiles sociaux que charrie à pleins tombereaux notre société moderne.

Cette société, elle existe désormais. C’est la société socialiste républicaine. Or, le socialisme c’est de fabriquer des fonctionnaires et des assistés en masse — comprenez : des électeurs ! (2) ; cela tombe bien, c’est exactement ce que souhaitaient les jeunes gens de Mai 68 sans oser se l’avouer : devenir fonctionnaires syndiqués et être entretenus par l’État providence, l’État vache à lait. C’est la raison pour laquelle la société française est aujourd’hui, quarante ans après Mai 68, la société industrialisée la plus fonctionnarisée du monde, derrière la défunte URSS. En somme, deux siècles plus tard, ils ne rêvaient que de continuer la Révolution française et de détruire notre civilisation. C’est en voie d’achèvement. Voilà ce que je vous aurais répondu, brave homme.

À l’an 2018 pour le cinquantenaire… peut-être.

Jean-Louis Omer
(Mars 2008)

Jean-Louis Omer est l'auteur de L'ANTIRÉPUBLIQUE aux Éditions Dualpha.


1. En librairie, des rayons entiers sont dédiés à l’événement.
2. Comme toujours, dès que j’aborde la question, je précise que lorsque je m’en prends, et sans la ménager, à la fonction publique, je m’en prends au système, non aux personnes en tant que telles. Il y a tant de fonctionnaires dans mon entourage amical ou familial, dans mes connaissances (comment faire autrement quand un actif sur quatre — sur trois ? — est fonctionnaire ou assimilé ?) que je me sens obligé de rappeler ce qui va sans dire. Bien entendu, comme à chaque fois, j’invite les fonctionnaires honnêtes à distinguer l’ivraie du bon grain.

Note complémentaire
Mai 68 est survenu en France, comme souvent, à l’imitation des États-Unis. Outre-Atlantique, cette « révolution » est restée un phénomène spécifique des classes moyennes et supérieures de la société américaine, exprimant un rejet compulsif de la société de consommation. C’est le temps des grandes contestations, de la contre-culture, de la libération des mœurs et de tous les tabous de la société, sous l’influence des gourous américains de l’époque, Reich, Marcuse et autres ; c’est l’époque des hippies, de la drogue, du sexe, de la pop music, des mouvements alternatifs, de la méditation transcendantale, de Katmandou, des peace and love, du power of flower, de la « pensée » new âge, des Jésus freaks… Ce qu’on appelle « Mai 68 » est un phénomène essentiellement américain, propre à la culture anglo-saxonne. En France, ce vent de contestation étudiante prendra naissance dans les universités (Nanterre) qui sont alors sous domination marxiste ; il sera récupéré par les mouvements gauchistes qui pullulent dans les enceintes universitaires. Quarante ans plus tard, ce sont toujours les mêmes gauchistes, niveaux syndicats ou autres, qui font la loi dans nos universités d’État — lesquelles n’apparaissent même plus dans la classification des meilleures universités du monde. Quant aux Hippies, si la drogue ne leur a pas définitivement brûlé la cervelle, ils se reconvertiront Yuppies, puis vireront Golden Boys, sacrifiant au culte du NYSE (New York Stock Exchange), et s’adonnant pieusement à la méditation transcendantale de l’indice Dow Jones.

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