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Lundi, 28 Décembre 2009
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Patrick McGoohan : Le Prisonnier, un an après
Nicolas Bonnal
La Tribune libre
Johnny qui se crève, qui se fait escroquer, qui se fait retaper, Johnny qui se fait corriger sa voix, qui tient à rassurer ses fans, Johnny qui remplit de gros stades ses fans sexagénaires, Johnny le yéyé, fils du metteur au point de la télé pour les occupants allemands en France, Johnny marié à la fille de son pote, le Johnny de Saint-Tropez, des Lamborghini, de la Miura, de la Vartan, Johnny, le fabuleux consumériste increvable, Johnny le dépourvu de tout talent, le préféré des cuistots et des garçons de courses, Johnny l'escroqué par son chirurgien des stars, Johnny le lanceur de dagues SS dans je ne sais plus quel film avec Serrault, ou qui avait promis de venir un jour aux BBR de Le Pen, mais qui se rendit en revanche à la Fête de l'Huma, Johnny l'icône vive du Sarkostan agonisant…
De Johnny, comme d’une chèvre sans fromage, je n’en n'ai jamais rien eu à braire. C’est comme ça. Je n’y peux rien. J’ai toujours eu mieux à faire.
Il symbolise la France d'après la France, la France du Général (épisode rebaptisé du Prisonnier d'ailleurs, ce qui souligne, comme le fait OSS 117 quand il est à Rio, que nous étions alors dans un régime semi-dictatorial, qui ne nous préparait à rien de bon, contrairement à l’Espagne), la France des faux rebelles, ou rebelles mimétiques, la France du mimétisme yankee, façon Rivers ou Mitchell, la France Nouvelle Vague qui n'a plus rien à dire sur rien.
La France de De Gaulle ? Du cynisme de vieux bébés vendus aux Américains.
Les seuls à avoir défendu l'honneur et le rang de la France à cette époque, au niveau mondial veux-je dire, furent les juifs et arménien Goscinny, Sacha Distel (j'ai un ami noir brésilien qui pleura quand je lui appris sa mort) ; et Aznavour.
J'en ai assez dit sur Johnny. Mon idole médiatique est irlandaise ; elle est anglo-saxonne ; elle est aussi américaine ; elle est surtout prodigieusement belle, athlétique, originale, complexe, retorse, chrétienne, celte en somme, comme un texte sacré de ces civilisateurs sacrés de l'Europe, célébrés par James Joyce dans un texte inégalable dans ce cycle et dans l'autre : j'ai nommé Patrick McGoohan, l'inaltérable prisonnier, le rival écrasant de Peter Falk-Columbo ou de Clint Eastwood, l'homme marié 58 ans durant à la même femme, qui refusait dans un film d'embrasser une inconnue ou de se servir d'une arme à feu, le catholique intégral qui accepta pour les besoins de la cause de jouer le plus mauvais méchant de tous les temps dans le film irlando-yankee de son héritier et comparse Mel Gibson « Braveheart », Patrick MacGoohan dis-je, qui eut un temps l'audace et le pouvoir de réveiller un peuple abruti par les médias, et qui malgré tout sortit de son agonie, comme dit Caillois, pas trop éprouvé, pas trop humilié, et, je dirais même plus, comme un des deux Dupont, pas trop méprisé.
McGoohan l'a dit et redit : le Prisonnier devait réveiller le monde. On se devait de dénoncer la société néo-totalitaire, celle qui avait gagné la guerre chaude contre le fascisme, et qui allait gagner la guerre dite froide contre le post-stalinisme, l'anglo-saxonne société donc, à la télé yéyé, héritière des workhouses de Dickens ou du Panopticon de Bentham, celle de l'émigration victorienne de millions de pauvres, celle des pendaisons fastueuses d'Henry VIII l'apostat préstalinien exterminateur de monastères, et finalement de l'abrutissement final de la presse People et des télés privatisées, on se devait de la dénoncer, ladite société, comme cela avait été fait par deux maîtres incroyablement ignorés de la littérature, et dont je reparlerai, George Orwell et Aldous Huxley, et on le fit : grâce à cet étonnant homme, aussi ordinaire dans sa vie privée qu'extravagant dans sa vie artistique, au contraire de maints imbéciles qui ne voient dans la provocation existentielle que le moyen de justifier leur propre vacuité ontologique, grâce à cet homme providentiel, dis-je, nous avons pu justifier artistiquement du moins la deuxième moitié de ce peu nécessaire XXe siècle.
Au-delà de Patrick McGoohan, le génie de sa série vient de sa profusion de détails sensationnels. Les costumes (qui n'étaient pas de Donald Cardwell…), les décors, les hauts-de-forme, les rayures, les numéros 2 à tronche de politiciens libéraux ou sociaux-démocrates, le village résidentiel (héritage du projet Epsilon où les anglo-saxons enfermèrent après la Guerre tous les prix Nobel nazis de physique et chimie), la merveille du bord de mer gallois, et surtout l’allégorie sur le totalitarisme cool des ères postmodernes, tout était dit : sauf sur le gardien, le terrible gardien, le Rover, dont je reparlerai.

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