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Samedi, 9 Janvier 2010
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De l'an Mil à l'an Nul
Nicolas Bonnal
La Tribune libre
L'an Mil avait ses craintes, il avait aussi ses rêves : après la brève peur de l'Apocalypse, l'Europe se couvrit, nous compte Raoul Glaber, d'un blanc manteau d'églises, et l'occident entama sa prodigieuse ascension spirituelle et aussi matérielle, qui culmina sur les tours gothiques et les beffrois des hôtels de ville. Le même matérialisme devait emporter l'occident sur les voix du nationalisme, des guerres, de la Traite, de l'impérialisme, du consumérisme finissant. C'est ce consumérisme que nous voyons aujourd'hui finissant son œuvre, tant de fois dénoncée, depuis Rousseau, Tocqueville ou Poe, et qui recouvre la terre du masque de sa mort grise.
On aura rarement vécu une décennie aussi nulle que celle écoulée, peut-être pas sur le plan de la consommation, précisément, mais sur celui de la civilisation.
Je regardais sur “Arte” le Concert du Nouvel An, suivi par moins de 500 000 téléspectateurs. On y jouait, admirablement, la “Pastorale” de Beethoven, qui date du début du XIXe siècle, le “Knaben Wunderhorn” de Mahler, qui date lui du début du XXe siècle, quand l'Europe regorgeait encore de richesses, sinon spirituelles, du moins culturelles, tant en musique qu'en littérature, peinture, architecture ou même philosophie. Le chef Bernard Haitink, dinosaure de la grande époque des chefs d'orchestre, dirigeait tout cela d'une main de maître, mais il a 80 ans. Qui nous dit qu'il y aura d'autres chefs comme lui dans vingt ans, qui nous dit même qu'il y aura un public (on l'entrevoyait bien chenu) dans vingt ans ?
On me répondra qu'on s'en fout du classique, et qu'on a d'autres chats à fouetter : Johnny, les Talibans, Paris Hilton, les Iraniens, Michael Jackson, la crise immobilière, ses avatars et j'en passe. C'est bien le propre de cette non-époque : avoir d'autres chats à fouetter, d'autres SMS à envoyer, d'autres chats à pourvoir. Nietzsche nous avait de toute manière prévenus, mais à l'envers : le désert croît, malheur à qui recèle des déserts… La non-époque est celle de l'imbécile heureux, de l'Insipiens.
Je ne vois rien à l'horizon, comme la sœur Anne sur sa tour perchée. Il y aura une grave crise écologique, dont on nous rebat trop les oreilles, par cet hiver polaire. Il y a une explosion mondiale de la dette, qui est devenue une deuxième nature (les crises fiscales ont eu raison pourtant de beaucoup de civilisations, de beaucoup d'anciens régimes). Il y a, surtout, un prodigieux vieillissement de la population qui frappe tous les continents, sauf l'Afrique. Avec l'âge, je suppose que l'on devient moins audacieux, moins créatif, plus tartufe aussi. Il n'y a qu'à voir le cas de l'Europe. Quand nous aurons trois milliards de sexagénaires retraités, vers 2050, et 300 millions de nonagénaires grabataires, et que nous ne saurons qu'en faire, je voudrais bien que l'on se rappelle alors de cette première décennie 2000, dite de l'an Nul.
Tout le monde me l'a confirmé : on n'a jamais vécu un réveillon si triste, à cause dit-on de la crise. Pourtant on n'a jamais autant créé de richesses, pourtant on n'a jamais autant imprimé de billets pour faire plaisir aux banquiers, aux traders, aux consommateurs, aux acheteurs. Il semble qu'une certaine saturation se fasse jour dans la consommation. Durera-t-elle ? Passé un certain âge, il est difficile de reprendre les habitudes abandonnées. De ce point de vue, l'année 2006, qui voit le passage à la retraite de la première rangée des "baby-boomers", est déterminante. Elle marque un reflux, reflux confirmé depuis de la consommation dégénérée, du chancre immobilier qui a défiguré toutes les côtes, toutes les montagnes du monde. Et en l'an Nul on s'est réveillé avec une gueule de bois et moins de réveillons à 700 ou 1000 euros.
La consommation semble avoir atteint certaines limites. Mais le manque de lucidité, l'aboulie, la distraction technophile des contemporains et des politiciens attendent, eux, un réveil bien sévère. Comme dit le Prophète Mohammed, entre deux bombardements américains, dans un hâdith oublié : "Les hommes dorment ; mais quand ils meurent, ils se réveillent". En attendant, l'an Nul.

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