Philippe Randa, vous venez de réaliser un exploit éditorial avec la publication dans votre collection “Vérités pour l’histoire” de La Vendée en armes de Jean-François Chiappe, monument (près de 1600 pages !) dont la parution avait été très laudativement accueillie en son temps, autant par la masse des informations qu’elle apportait et l’érudition de l’auteur que par ses qualités stylistiques. Comment vous est venue cette idée ?
Lors d’une visite à un “hebdomadaire d’opposition nationale et européenne”, j’ai appris que Marina Grey, veuve de Jean-François Chiappe, ne trouvait pas d’éditeur pour faire reparaître ces trois volumes. J’ai pris contact avec elle et nous nous sommes tout de suite entendus. Il a fallu alors faire ressaisir sur informatique les trois volumes, cela a pris un peu plus de temps que prévu et malheureusement Marina Grey s’est éteinte à l’automne dernier sans avoir pu voir cette réédition qui lui tenait tellement à cœur. Au moins aura-t-elle assisté de son vivant au rapatriement des restes de son père, le général Denikine, à Moscou où l’on a rendu hommage au grand combattant qu’il était.
Cette somme comprend trois tomes, 1793, Les Géants, Les Chouans, pour un prix total de 124 euros, ce qui est beaucoup pour les petits budgets. Pensez-vous rentrer dans vos frais ou vous êtes-vous lancé dans cette aventure par esprit militant, passion historique et affection pour Jean-François Chiappe ?
N’ayant ni fortune personnelle, ni généreux mécènes, je ne peux prendre le risque de m’engager dans une aventure éditoriale pour ces seules raisons, ce qui reviendrait à auto-programmer tôt ou tard mon suicide professionnel. En revanche, je suis d’une prudence de sioux quant au tirage. Combien d’éditeurs, certains du succès d’un livre (tellement évident, s’auto-persuadent-ils !), croulent sous les palettes d’invendus ! Aujourd’hui, grâce au tirage numérique, on peut imprimer au fur et à mesure des besoins. Je mets parfois plusieurs mois, voir quelques années, pour comptabiliser les ventes en centaines ou milliers d’exemplaires vendus. Ça ne me gêne pas. Je ne suis pas obsédé comme beaucoup par la recherche « d’un coup », « d’un fulgurant succès immédiat ». Pour moi, l’édition de livres de fond est plus importante. Cela exige de la patience. C’est un art très difficile que j’apprends chaque jour. Quant au prix que vous trouvez élevé, oui, sans doute, mais par rapport à quoi et à qui ? Des éditeurs proposent aujourd’hui des ouvrages historiques neufs de tous types (romans ou documents) à moins de 10 euros dans les stations d’autoroute ou les bacs des soldeurs (ces derniers ne « soldant » désormais plus grand chose, mais éditant en fait eux-mêmes des livres qu’ils présentent comme soldés). En dehors de leurs petits prix, ils ont tous en commun d’appréhender l’histoire d’une façon on peut plus « politiquement correctes » ; ils ne ressassent que des poncifs mille fois publiés. On n’aurait jamais trouvé « La Vendée en armes » parmi ces livres-là. Si mes éditions servaient la même « tambouille » que ceux à 10 euros, oui, ils seraient chers, mais sinon c’est comme pour le vin : on achète en fonction de ses possibilités, certes, mais aussi de ses goûts. Un bon livre n’est jamais cher. Un mauvais l’est toujours trop !
Jusqu’à présent, Dualpha s’était essentiellement consacrée à l’histoire contemporaine puisque la collection “Vérités” se veut selon vous “une incessante remise en cause des événements des années noires du XXe siècle”. Considérez-vous que “La Vendée en armes” ressortit à cette catégorie par les enseignements qu’on peut en tirer pour le temps présent ?
Ce qui s’est produit au XXe siècle n’est finalement que la conséquence de ce qui est arrivé auparavant. Ce qui fausse tout, c’est de vouloir appréhender les événements historiques avec une mentalité contemporaine. C’est la grande qualité d’un historien comme Jean-François Chiappe d’avoir su replacer dans le contexte de l’époque les guerres vendéennes. Marina Grey faisait de même dans ses livres, notamment ceux que j’ai réédités (Les Armées blanches avec Jean Bourdier, Mimizan-sur-Guerre)
Vous avez déjà publié plusieurs centaines d’ouvra-ges, alors que vous vous êtes lancé dans l’édition au temps du multimedia et d’internet. N’était-ce pas bien imprudent ?
L’apparition du cinéma n’a pas éliminé les livres, pas plus que les journaux télévisés n’ont tué la presse et Internet a relancé, reconnaissons-le, la lecture notamment chez les Jeunes. Car sur internet, à quoi passe-t-on son temps sinon à lire ? L'édition, comme tout autre média, doit s’adapter à l’époque. Grâce aux formidables avancées technologiques de ces dernières années via les ordinateurs et leurs logiciels (notamment de mise en pages, de scannage des photos, de traitement de fichiers, etc.), le coût d’un livre a terriblement baissé. Cela compense d’une part l’augmentation sans cesse croissante des livres publiés et d’autre part l’augmentation des frais généraux d’une société et ceux indispensables pour la prospection. Le problème, aujourd’hui comme hier, reste la diffusion et la distribution. J’y ai remédié en créant, parallèlement à ma diffusion en librairie, mes catalogues mensuels « Francephi diffusion » qui proposent tous mes livres en vente par correspondance ainsi qu’un site internet (www.dualpha.com) et en avril 2006 j’ouvre « Primatice diffusion-distribution », un comptoir de vente éditeur au 10 rue Primatice à Paris (XIIIe) où l’on sera certain de trouver, entre autres, tous les ouvrages que j’édite.
Pratiquez-vous le « compte d’auteur » ? Jamais ! En revanche, si des auteurs veulent m’acheter ensuite des exemplaires de leurs livres, c’est bien volontiers que j’accepte, mais ce n’est jamais une obligation. J’ai découvert d’ailleurs que cette pratique du « compte d’auteur », réservée dans le passé à quelques éditeurs spécialisés aux réputations vite faites, se généralise énormément dans la profession, même jusqu’aux plus importantes maisons d’éditions actuelles. Et j’insiste « jusqu’aux plus importantes » ! C’est un phénomène très grave. D’abord, c’est une véritable escroquerie morale : l’auteur croit qu’il va bénéficier du réseau de vente du « gros éditeur » alors qu’il est généralement publié sous une autre enseigne et, évidemment, le diffuseur (qui appartient souvent aux « gros éditeurs ») sachant à quoi s’en tenir sur les conditions de la publication, ne va pas déployer de grands efforts de vente (euphémisme !). C’est aussi une des explications de l’inflation démente des parutions.
Pourquoi avez-vous changé la présentation de vos livres ? Dans un souci de rationalisation et plus encore « d’identification ». Tous les livres qui paraissent aujourd’hui se ressemblent, aussi j’ai décidé d’innover avec une couverture en couleur et pelliculée, mais identique pour tous les livres d’une même collection avec une simple « fenêtre » qui laisse apparaître le nom de l’auteur et le titre. Un ami graphiste a travaillé chaque couverture et le résultat est vraiment réussi. Désormais, mes éditions ne ressemblent plus à aucune autre.
Quels sont vos projets ? Je vais continuer de diversifier mes parutions afin de satisfaire, dans la mesure du possible, les goûts les plus divers des lecteurs… Dans les mois qui viennent paraîtront entre autres les tomes 7 et 8 des Que lire ? de Jean Mabire, un Guide du Paris initiatique (Richard Raczynski), Les Faux amis de l’Amérique (Patrick Brunot), Banlieues en feu (Gilles Fallavigna), L’épopée d’Aetius, dernier général de la Rome antique (Gilbert Sincyr), une biographie de l’éditeur assassiné lors de l’Épuration Robert Denoël, un destin (Jean Jour, préfacé par Marc Laudelout), Le Siècle de Céline (Marc Hanrez), Lettres à François Mauriac (Maurice Bardèche), L’Algérie des Mirages (Dominique Zardi, préfacé par Jean-Claude Rolinat), une biographie de Sacha Guitry (Maud de Belleroche), un Dictionnaire médiéval (Jean-Denis Faurie de Vassal) et… un Dictionnaire commenté de livres politiquement incorrects par Francis Bergeron et moi-même. Je lance également une série de romans historiques, policiers et de « littérature blanche » avec de nombreux nouveaux auteurs assez surprenants. (entretien paru dans l'hebdomadaire Rivarol n°2758, 7 avril 2006)